vendredi 12 février 2010

Le Chevreuil.

Un chauffeur s'est blessé sérieusement au travail,
il y a deux semaines de cela.
Un peu par sa faute et la nôtre en hiver.
Sur la route beau temps mauvais temps,
avec des barêmes de productivité élevés,
rigides et pas toujours évidents à respecter
pour rencontrer les objectifs de rendement
commandés par les actionnaires exigeant
toujours plus de profits pour les mêmes tâches
effectuées et assujetties aux aléas
des quatres saisons que nous connaissons
ici au Québec.

Les "chevreuils" sont surnommés ainsi entre nous
pour désigner les fous du volant qui tournent
les coins rond afin d'aller plus vite
et terminer le plus tôt possible
leur quart de travail ou par simple mythe
d'Icare du bitume:
plus vite, plus performant, plus fort.

Ils sont chevreuils de nature ou par orgueil,
parfois les deux en même temps mais toujours
relativement jeunes et ne dépassant pas la quarantaine en âge.
Des machines humaines. Des chèvres de montagne,
des lièvres bipèdes.Des chevaux de traie hyper-rapides.
Ils ne sont pas si rares malheureusement et la simple existence
de l'un d'entre eux suscite moults commentaires désobligeants
chez les autres doués de raison et de sagesse primaire
sans paresse aucune, je puis en témoigner.
En plus de conforter la compagnie dans
sa philosophie toujours plus exigeante
et productiviste.Ils la dépassent le temps que dure
leur jeunesse, sauf qu'ils sont trop imbus d'eux-mêmes
pour s'en rendre compte d'une part, en plus d'ignorer
qu'ils vieilliront dans le déclin de leur productivité
d'autre part.

Comment peut-on encore être
inconscient du vieillissement en 2010.
J'étais jeune et je savais déjà
que je serais vieux un jour;
d'un autre côté, je peux pas en vouloir
aux jeunes d'être de leur condition.
Damned if you do, damned if you don't.
Revenons plutôt à notre petite histoire de blessure:

C'est l'hiver, notre ami a les bottes trempées
par la neige et se retrouve en haut d'un escalier
en marches de céramique avec des boîtes
dans les bras.Sachant de son propre aveu
qu'il enjambait les marches deux par deux
par habitude, les pieds lui glissent et la tête
lui plonge en avant toute.

Tête première...
Et paf le visage sur la rampe d'escalier.
Résultat: fracture interne multiple de la mâchoire
côté gauche.Les morceaux d'os en éclisse
ont lacéré les chairs de sa joue intérieure,
provoquant saignement.

Dans le jargon québécois, on appelle
ça: "se péter la yeule en sang".
Pis ben d'aplomb.

Le mec mesure trois pommes et demi,
(environ 1m50 pas plus,mais une résistance
à la douleur qui nous a stupéfiés)
pourtant il a repris le camion en main
et s'est rendu au dépôt sans heurts
pour prendre sa voiture et se rendre
lui-même à l'hôpital de St-Jérôme
où il n'a pu être opéré le soir-même
mais le sur-lendemain.
Sur la morphine prescrite, un jour ou deux
pendant que sa mâchoire brisée enflait.

Fuck, it beats me in a sense,
but not in the other.
Il a maintenant 12 vis et une plaque
de métal pour lui recoller la mâchoire
pendant 6 semaines après lesquelles
il devra se les faire enlever.
Au manger mou et à la paille
pendant ce temps.

Please.
Prudence dans les escaliers en hiver.
Tenez bon la rampe!

Je suis solidaire de mon frère d'armes
même si chevreuil; je sais et sens la menace.
J'espère qu'il ralentira son rythme.
Ralentir. Il faut ralentir...

De toute façon il le fera malgré lui
un jour ou l'autre par le vieillissement
inéluctable de son véhicule spatio-temporel.
Alors autant le faire d'avance quand on peut.

 

Y.

4 commentaires:

RAINETTE a dit...

Les chevreuils, première fois que j'entends ça. Les chevreux ?

Le gars était livreur si j'ai bien compris ? Faisant affaire avec eux au bureau, je sais combien ils doivent faire vite, toujours plus vite, n'ont pas le temps de dire bonjours que déjà repartis ! On peux plus les crouiser comme avant ! Pas le temps madame.

Attention à toi Yvan. Comme tu peux voir, ça va pas vraiment plus vite de prendre les escaliers 2 à 2, au contraire....

J'espère que ce gars n'aura pas trop de séquelles !

xx

Yvan a dit...

La seule que je lui souhaite
c'est de ralentir et de rester
sur la cible de productivité
au lieu de toujours la dépasser.
C'est avec cette attitude et
des "performances" de ce genre
que la cie augmente ses exigences
déjà difficiles à atteindre.
Pas le temps de crouzer en effet,
tout juste le temps de dire bonjour
et hop en route vers de nouvelles
destinations.

"Chevreuil" ouais, ça m'a surpris
aussi la première fois,j'aurais
cru à "lièvre" mais quand
on y pense c'est pas fou;
essaie de suivre un chevreuil
qui détale en bondissant dans
les bois,you're in for one
hell of a ride. ;-)

anne des ocreries a dit...

C'est dingue de faire ça ! le patron qui voudrait me faire courir, moi j'lui dirais "cours toi-même" ! c'est p't'être pour ça que j'ai pas de boulot ?
Tu parles que ça lui fait la belle vie tout ça, tiens !

Yvan a dit...

Oué,ça fait la belle vie
aux actionnaires-loups et encore.
En cas de récession,ils hurlent
à la mort.
Le monde du travail est dingue,
je l'ai intégré par choix
et par dépit,faute de pouvoir
vivre décemment de l'art.
Mal m'en pris,je compose avec lui
désormais faute de mieux.